Mélenchon et les journalistes : le bruit et la fureur

  • Rédigé par Audrey Kucinskas,
  • le 22/10/2018
  • dans L'Express

Retour sur une décennie de crises entre Jean-Luc Mélenchon et la presse.

Il faut « pourrir » les journalistes de France Info. Les « discréditer », prouver que ce sont des « abrutis ». Ces propos sont ceux de Jean-Luc Mélenchon sur sa page Facebook, le 20 octobre dernier, après la parution d’une enquête sur la société de Sophia Chikirou, Mediascop. Quant à l’article de Médiapart, paru le même jour, il s’agit, pour le président de La France Insoumised’une « diarrhée ».

La SDJ [Société des journalistes] de Radio France a annoncé vouloir porter plainte contre le politique à la suite de ses mots pour la cellule investigation du groupe. Quant à celle de Médiapart, elle assure qu’elle ne lâchera « pas les exigences d’enquêtes sur le financement de la vie politique. » « Non, Mediapart n’est pas devenu un magazinepeople brisant les secrets d’alcôve [Médiapart affirme que Sophia Chikirou et Jean-Luc Mélenchon ont une relation « extra-professionnelle », ce que celui-ci dément]. Nous tentons, modestement, d’enquêter sur les conditions du financement de l’activité politique de la France Insoumise et de sa campagne présidentielle », écrit la rédaction.

Vingt-six sociétés de journalistes condamnent par ailleurs les propos « menaçants » de Jean-Luc Mélenchon.

La même stratégie depuis 2009

Les sorties du politique contre les journalistes ne sont pas neuves, difficiles à recenser de manière exhaustive. Celui qui a pourtant débuté par la presse, dans les années 1970,sous les pseudonymes Moz et Jean-Louis-Mula, a visiblement fait de la détestation des journalistes une constante.

« Depuis qu’il a quitté le Parti Socialiste et qu’il a fondé le Front de gauche [en novembre 2008], Jean-Luc Mélenchon a construit son image sur une ligne anti-système, explique à L’Express Philippe Moreau-Chevrolet, professeur de communication politique à Sciences Po. Pour lui, les journalistes ce sont les élites, l’argent, le pouvoir, et c’est sans doute lui qui a été le plus loin dans cette ligne avec Jean-Marie Le Pen. »

Selon Olivier Cimelière, fondateur de l’agence de conseil Heuristik Communications, Jean-Luc Mélenchon a effectivement cherché de cette manière à se dissocier fermement du PS. « Il a eu besoin de marquer fortement sa séparation des socialistes, explique-t-il à L’Express. Et comme tout populiste qui se respecte, cela passe par le fait de taper sur les journalistes. »

C’est devenu une « arme politique », assure à L’Express Marie Peltier, historienne et auteure de Obsession. Dans les coulisses du récit complotiste [ed Inculte]. « Il est évident qu’il n’a plus peur d’avoir une posture agressive envers les journalistes. Et s’il n’a plus peur de le faire, c’est qu’il y a une série de citoyens qui ont une haine et une défiance tenace envers les médias. » Un terrain favorable préparé par les mouvances complotistes, et la presse prétendument alternative, d’après l’historienne. « On en est à l’aboutissement du processus. C’est une arme qui devait contrer le pouvoir et maintenant, c’est l’inverse, elle est au pouvoir. »

« Petite cervelle », « vermine »

Dès mars 2009, entre les deux tours des élections régionales, voici Jean-Luc Mélenchon qui s’en prend donc à l’étudiant en journalisme Félix Briaud, et le qualifie de « petite cervelle. » Il lui reproche de vouloir aborder la réouverture des maisons closes. « C’est votre problème à vous le refoulé politique de la petite bourgeoisie, lance le politique face caméra. […] Ferme ta petite bouche, moi je te parle politique. […] C’est vous qui êtes agressif, vous ne vous en rendez même pas compte, tellement votre tête est pourrie. […] Vous me prenez pour qui bonhomme ? […] Petite cervelle ! »

Un an plus tard, le jeune homme, qui avait lui-même posté la vidéo, admet auprès de L’Obsne plus se souvenir de ce qu’il a pu ressentir face à la colère du politique. « Le plus probable est que j’étais trop concentré sur l’interviewpour me rendre compte de la violence des propos de Jean-Luc Mélenchon. »

Les années passent, mais la colère de Jean-Luc Mélenchon, elle, grandit. En mars 2013, sur France Inter, le voilà dénonçant, face à Patrick Cohen « la caste des curés médiatiques qui disent comment il faut penser…  » Un an plus tard, suivi par un journaliste de La Nouvelle Édition, le politique n’y tient plus. »Abruti ! Je t’ai rien demandé, tu n’es pas obligé de me péter mes fleurs. Quel crétin alors, poussez-moi cette vermine ! ».

Sur son blog, le 4 mai 2014, Jean-Luc Mélenchon appelle cette fois ses amis à « surveiller » ou « filmer » les journalistes de Libération et du Monde. ‘ »Aucun des ‘journalistes’ de ces deux quotidiens ne sont bienvenus dans mes meetings et déplacements tant qu’ils travaillent pour ces quotidiens ! », écrit-il. « J’appelle mes amis à les surveiller de façon étroite et vigilante, à filmer leurs agissements, si possible, dès qu’ils les repèrent, qu’ils agissent à découvert ou qu’ils se cachent sous des faux noms. » Jean-Luc Mélenchon continue sur sa lancée et qualifie un journaliste de C à vous, l’émission de France 5, de « sale con » en 2017.

Cette même année, le voilà qui lance l’idée d’un « tribunal pour les journalistes. » Fâché contre l’Émission Politique, il accuse Léa Salamé, Nathalie Saint-Cricq et François Lenglet d’avoir « abusé » de leur autorité et d’avoir « truqué les chiffres » pour lui nuire.

« Auprès de qui se plaindre ? Où faire redresser la situation ? Quelle sanction faire appliquer pour dissuader de recommencer ?, s’interroge-t-il sur son blog. Il n’y a rien sauf le lourd appareil judiciaire et l’extrémité de la plainte en diffamation. Mais la plainte pour mensonge, manquement à la déontologie, escroquerie aux témoignages n’a aucune instance professionnelle déontologique pour être reçue. Je propose donc qu’un tel recours existe. Je propose qu’il existe un tribunal professionnel qui puisse être saisi et qui ait le pouvoir de sanction symbolique contre les menteurs, les tricheurs, les enfumeurs. »

Une stratégie similaire à celle de Donald Trump

Une stratégie « à la Trump‘, affirme Philippe Moreau-Chevrolet. « Il pousse jusqu’au bout la logique d’affrontement, et affirme des choses très fort, même s’il ne peut pas les démontrer, en espérant mobiliser sa base. C’est du Trump, c’est dans l’air du temps, et Jean-Luc Mélenchon est très fort pour sentir ça. » Une différence notable: la qualité du discours, assure Olivier Cimelière. « Mélenchon reste un orateur, même s’il est dans l’excès. Il est très bon en rhétorique, bien plus fort qu’un Trump. »

Selon Marie Peltier, Jean-Luc Mélenchon n’a pas des « coups de colère. » « C’est toute une stratégie anti-média, un imaginaire anti-système, confie l’auteure à L’Express. Trump a été élu sur ce discours, Mélenchon a fait un score énorme aux dernières présidentielles. C’est un pari politique. » Cette stratégie, Sophia Chikirou l’admet bien volontiers dans Le Monde, en 2017. Elle y affirme que l’affrontement avec les journalistes, en 2012, ainsi que l’évitement des grands médias, « c’était pensé, organisé, théorisé. » « Je mettais en oeuvre ‘le bruit et la fureur’ : on partait de 3 %, c’était notre seule chance d’exister. » Même discours côté Jean-Luc Mélenchon, dans Marianne. « Les outrances du système médiatique visent à me rendre clivant. J’utilise sa force négative pour coaliser en notre faveur », explique-t-il en septembre 2017.

Quand il se moque de l’accent d’une journaliste, Jean-Luc Mélenchon dérape-t-il, ou sait-il ce qu’il fait ? Il finit, le lendemain, par s’excuser.

Thomas Guénolé, politologue et candidat LFI aux élections européennes de 2019, insiste auprès de L’Express : « Je ne pense pas que la colère exprimée par plusieurs personnalités de LFI soit une mise en scène, pour l’avoir vécu de près, c’est une colère sincère par rapport à ce que nous ressentons comme un acharnement. »

Personne, à La France Insoumise n’a de problème avec les journalistes, poursuit-il. « Il y a un problème entre la France Insoumise et les mass medias. Il arrive aux politiques de prendre la mouche quand les mass media expriment un discours critique envers eux et réciproquement, il faut l’entendre. » Thomas Guénolé dit souhaiter « un retour au calme » et un « débat démocratique normal. » « Les mass media ont une énorme difficulté à se remettre en question : est-il normal de passer plusieurs jours, pendant plusieurs heures, un tribunal à charge envers La France Insoumise ? » Par mass media, le politologue dit parler « essentiellement du paysage audiovisuel mainstream et d’une partie de la presse grand tirage. » Il les invite d’ailleurs à « sortir du réflexe corporatiste. »

En 2013, c’était « chapeau Médiapart ! »

Il faut dire que Jean-Luc Mélenchon sait aussi parfois brosser les journalistes dans le sens du poil. En 2013, quand Médiapart publie l’affaire Cahuzac, le politique est ainsi l’un des premiers à saluer l’indépendance du média fondé par Edwy Plenel. Toujours en saupoudrant son propos d’un discours anti-système. « Chapeau Médiapart ! La vérité vient hors du système des médias officiels. »

Fin 2014, dans Closer, qui vient alors de publier le scoop Hollande / Gayet, Jean-Luc Mélenchon félicite le magazine de ses décisions éditoriales, et distribue les bons points. « À cet instant, vous êtes pour moi un espace de liberté », lance-t-il.

Lors de sa perquisition du 16 octobre dernier, Jean-Luc Mélenchon se montre tout aussi agréable avec les caméras de l’émission Quotidien, présentes sur place. « Merci d’être là, parce que c’est la seule protection qu’on a », dit-il aux journalistes avant de, dès le lendemain, les accuser d’avoir fourni les images à la police.

« Il y a une attitude très différente de Mélenchon en public et en privé, détaille Philippe Moreau-Chevrolet. En public, il est violent, mais en privé, il peut se montrer beaucoup plus amical. Il ne faut pas oublier qu’il fréquente les sphères parisiennes… C’est une forme de jeu. Il alterne séduction et menaces. Comme Trump d’ailleurs. »

Depuis Donald Trump, juge Marie Peltier, il y a un verrou qui a clairement sauté. « Jean-Luc Mélenchon n’est d’ailleurs pas le seul à se servir de la haine des journalistes, rappelle la chercheuse. Il y a eu François Fillon, qui a tenu le même genre de propos. Et même Emmanuel Macron s’est montré virulent contre les journalistes. » Le journaliste est devenu une cible comme une autre.


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