Pourquoi certaines têtes d’affiche du gouvernement restent inconnues des Français

  • Rédigé par Céline Hussonnois-Alaya
  • le 27/04/2018
  • dans BFM TV

Un Français sur deux ne connaît pas assez ou pas du tout les membres du gouvernement. Communication muselée et centrée autour du président, techniciens plutôt que politiques: plusieurs phénomènes expliquent cette méconnaissance.

 

Des ministres toujours inconnus des Français et Françaises. Selon un sondage Odoxa pour Franceinfo et Le Figaro diffusé ce jeudi, près d’un Français sur deux ne connaît pas du tout ou pas suffisamment les vingt ministres du gouvernement –qui compte 32 membres avec les secrétaires d’État– pour formuler une opinion à leur sujet.

Parmi ces ministres méconnus des Français figurent pourtant des poids lourds du gouvernement, dont Françoise Nyssen. Pour la ministre de la Culture, 63% des sondés assurent ne pas la connaître ou pas suffisamment pour exprimer une opinion à son propos, selon Le Figaro.

Pourtant à la tête de ministères régaliens

 

À peine mieux pour Florence Parly, qui a pourtant gagné 8 points de bonnes opinions depuis novembre 2017. Alors que la ministre des Armées occupe l’un des cinq postes régaliens du gouvernement, quelque 54% des personnes interrogées l’identifient à peine, autant que pour Nicole Belloubet, à la tête de la Justice, un autre ministère régalien.

C’est encore pire pour Frédérique Vidal, en charge de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation: plus de six Français sur dix ne la connaissent pas, tout comme Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture et de l’alimentation. Pour Annick Girardin, à la tête de l’Outre-mer qui était déjà secrétaire d’État dans le gouvernement Valls, ce sont 65% des sondés qui ne peuvent donner leur opinion à son sujet.

La première place des ministres inconnus revient à Jacques Mézard, en charge de la Cohésion des territoires. Plus de sept Français sur dix ignorent quasi totalement celui à qui a été remis jeudi le rapport de Jean-Louis Borloo sur les banlieues.

Des techniciens, pas des politiques

 

Rien d’étonnant à ce qu’une grande partie du gouvernement soit inconnue des Français, estime Philippe Moreau-Chevrolet, président de l’agence de communication MCBG conseil. « Depuis le début, la communication est centrée autour d’Emmanuel Macron, les ministres sont très peu mis en avant dans les médias, on ne leur donne pas d’espace pour être connus », analyse-t-il pour BFMTV.

Autre explication à cette méconnaissance des représentants du pouvoir exécutif: plusieurs ministres sont avant tout des techniciens, comme Nicole Belloubet, ancienne membre du Conseil constitutionnel, ou encore Françoise Nyssen, qui a dirigé la maison d’édition Actes Sud. Cette dernière est d’ailleurs de plus en plus contestée, notamment dans le cadre de son plan contre les déserts culturels.

Pour Philippe Goavec, actuel directeur de la communication de la candidature de la France à l’Exposition universelle 2025 et ancien responsable au sein du Service d’information du gouvernement (Sig) lors du quinquennat Hollande, cette stratégie d’absence de visibilité est volontaire et tient aux profils même des ministres.

« Ce sont des technocrates, pas des politiques, pointe-t-il pour BFMTV. Marlène Schiappa, la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, est l’une des seules à faire de la politique. C’est-à-dire à savoir rebondir, prendre position dans un débat, être leader. Les autres ne le font pas, à part peut-être Gérard Collomb, le ministre de l’Intérieur. »

 

Une communication muselée sans couac

 

C’est également le point de vue de Philippe Moreau-Chevrolet. « Ils connaissent leur sujet, tout comme leur administration, mais ils sont incapables de défendre les mesures, voire ils les desservent. C’est contre-productif. » Cela pose, selon lui, la question de l’utilité même d’un gouvernement.

« En dehors de quelques grandes figures, comme Nicolas Hulot qui était déjà connu, aucun ne s’est distingué. Si, en réalité, un ministre ne prend pas beaucoup de décisions et que sa marge de manœuvre est mince, il conduit les réformes, décidées en amont. Et sert à communiquer. Or, un ministre qui ne fait pas le lien entre les Français et les administrations ne sert pas à grand chose. On ne voit alors plus l’utilité d’un gouvernement pléthorique avec tous les moyens que cela suppose. Peut-être assistons-nous à la fin d’un modèle collégial et à la victoire de la présidentialisation. »

L’avantage pour Emmanuel Macron de cette communication muselée: l’absence de couac. « Il y a à peine une tête qui dépasse, note pour BFMTV Olivier Rouquan, chercheur en sciences politiques et enseignant à l’Institut supérieur du management public et politique. Le message est centralisé et contrôlé. » Anne-Claire Ruel, conseillère en stratégie d’opinion et enseignante en communication politique à l’Université Paris 13, est du même avis.

« Emmanuel Macron a fait le pari du renouvellement avec la société civile en nommant sur des critères de compétences. Il en tire le bénéfice de rester seul en piste et d’incarner le pouvoir. Mais cela pourrait se retourner contre lui », remarque-t-elle pour BFMTV.

Seul, sans sniper ni hussard

 

Car en cas de problème, le président va devoir partir au front. « Et descendre dans l’arène au risque de prendre tous les coups, en première ligne, comme cela a été le cas au début du mois« , ajoute Olivier Rouquan. En pouvant donner l’impression d’être seul aux commandes. Et seul à incarner la marque Macron. « Cela se voit de plus en plus et donne l’impression qu’il est au four et au moulin », poursuit Anne-Claire Ruel.

« Il lui manque des snipers, des personnalités à forte densité politique, explique-t-elle. Si l’on veut caricaturer, c’est comme s’il avait un comité scientifique mais pas de task force. Il n’a pas de figures qui balisent son champ politique, comme l’avaient fait certains de ses prédécesseurs, dont Nicolas Sarkozy. Sans hussard, on se demande comment il va tenir seul en piste. »

Engager des membres de la société civile était en effet une promesse de campagne d’Emmanuel Macron. Mais ce pari semble à présent à double tranchant. « Sans figures politiques, son quinquennat risque de manquer de souffle, de vision, de portée, analyse Philippe Goavec. C’est tenable dans le contexte actuel d’absence de forces d’opposition. » Mais selon cet ancien conseiller politique, pas sûr que ce le soit à long terme.


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